Actualité

"Rallumer l'espoir" Jean-Louis Etienne

Jean-Louis Étienne est médecin, spécialiste en nutrition et biologie du sport. Cet ancien directeur de l’Institut Océanographique de Monaco a mené de nombreuses expéditions en Himalaya, au Groenland, en Patagonie. En 1986, il est le premier homme à atteindre le pôle Nord en solitaire. En 2010, il réussit la première traversée de l’Océan Arctique en ballon. Il vient de sortir Persévérer, aux éditions Paulsen, une ode au courage !

Quels rôles jouent les océans dans la régulation du climat ?

En lien avec l’atmosphère, l’Océan gouverne le climat. Il joue le rôle de tampon thermique, de régulateur. Il distribue également la chaleur et en absorbe de grandes quantités. Ainsi, 93 % de l’excès de chaleur est absorbé par l’Océan. Conséquences : la montée du niveau de la mer (3,2 mm par an), l’érosion des côtes ou la submersion des villes basses. C’est encore un formidable puits de carbone car le CO2 se dissout dans la mer et le phytoplancton (des algues microscopiques), par photosynthèse, absorbe ce CO2. C’est le départ de la vie. Or un excès de CO2 dans l’eau conduit à l’acidification des océans. Ce phénomène menace la vie calcaire. Pour préserver le climat, il faut donc protéger l’Océan ! Dont la faune et la flore marines. En effet, l’homme a besoin de l’ensemble du vivant pour réussir cette tâche colossale. Autrement dit, l’homme doit organiser une co-évolution avec la nature, pour protéger la biodiversité marine.

À l’heure du dérèglement climatique, comment se porte l’Océan Arctique ?

À l’échelle planétaire, le constat est sans appel : + 0,8°C de hausse moyenne en 100 ans. Si cette hausse ne nous apparaît pas perceptible pour l’instant, elle est pourtant bien réelle, comme si la terre avait une légère fièvre. Les régions polaires – dont l’Arctique – en sont les premières affectées. Illustration : cette région est en train de changer de couleur. Avant, son Océan était recouvert par la glace durant la grande majorité du temps et se teintait de blanc. Désormais, la neige arrive plus tard, repart plus tôt. Par conséquent, la banquise se réduit. Il y a de plus en plus de zones sombres ; provoquant un moindre réfléchissement solaire. Quant au permafrost, ce terrain gelé, il est affecté lui aussi. Il fond de plus en plus, en libérant une grande quantité de dioxyde de carbone (CO2) et de méthane, les fameux gaz à effet de serre. Là-bas, on assiste à une accélération du réchauffement climatique, avec une hausse moyenne qui a atteint jusqu’à 4°C en 60 ans ! C’est le phénomène d’emballement climatique. Lors de vos conférences, vous dites : « Nous avons laissé la porte du frigo ouverte », estce bien de cela dont il s’agit à présent ? Oui ! Et cette quantité de froid va manquer à équilibrer la chaleur tropicale. En médecine, on commence maintenant à parler de complications dues à une fièvre chronique, en lien avec le dérèglement climatique. Et des conséquences bien visibles : plus de cyclones, davantage de pluies diluviennes, de phénomènes extrêmes… Plus ça chauffe sur l’Océan et plus il y a d’évaporation et de précipitations. D’une certaine manière, nous observons aussi une accélération du cycle de l’eau. Ainsi, une hausse de la température en mer, proportionnelle au réchauffement, conduit à plus de cyclones et de tempêtes tropicales, comme aux Antilles où ces derniers surviennent par la libération brutale et massive de cette chaleur accumulée à la surface de l’Océan.

Êtes-vous inquiet pour la planète, pour l’homme ?

Je suis réaliste plus qu’inquiet. Le climat a une inertie colossale. Il faut donc agir tout de suite pour réduire l’impact du changement et ses conséquences. Si l’on suit les préconisations du Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), qui consistent à limiter au maximum à + 2°C en moyenne le réchauffement climatique d’ici la fin du siècle, alors il convient de laisser 75 % des ressources fossiles dans le sol. J’ai malheureusement bien peur que cela soit très compliqué à court terme. En Europe par exemple, la Pologne produit 93 % de son électricité par le charbon… Leur dire d’arrêter net serait par ricochet couler le pays. D’où l’importance de la transition à mettre en oeuvre. Car chacun doit prendre sa part et se tourner vers les énergies renouvelables. Celles-ci ne représentent que 20 % du mix énergétique dans le monde. Dès à présent, les économies d’énergie sont le gros levier d’action. Peu de gens ont conscience de l’importante quantité d’énergie qu’ils consomment au quotidien. J’ai fait de nombreuses expéditions durant lesquelles on rationalisait l’énergie… C’est lorsque nous n’avons plus d’énergie abondante que nous prenons conscience de l’importance de ne pas la gaspiller !

Retrouvez la suite de l'interview dans le Bretagne Durable N°16 été 2015